Patrick Deville au lycée Valin

mardi 6 mai 2014
par  Ingrid GHILARDINI

Patrick Deville est venu dans notre établissement répondre aux questions des élèves, vendredi 14 avril 2014. Le romancier était invité par LEAR (association soutenue par la Région et les lycées de La Rochelle), en partenariat avec LAROCHELLIVRE.

Nous vous proposons un article réalisé à partir des travaux de Salomé, Leïla, Wendy B. , Ezékiel, et Wendy J (1ère STL2) et un compte rendu rédigé à partir des bilans de Maxime, Mathieu, Louise, Karen, Morgane, Pierre, Laurie et Simon (1ère S3).

Patrick Deville : la naissance d’un livre

Vendredi 11 avril au lycée René-Josué Valin de La Rochelle, des lycéens des premières STL 1 et STL2 ont eu la chance de rencontrer l’auteur de Peste et Choléra. Il ont pu questionner l’écrivain sur différents sujets, mais en particulier sur ce dernier roman que les élèves ont étudié en cours, un roman qui retrace la vie d’un scientifique que le temps avait effacé de la mémoire collective et que Deville a remis à l’ordre du jour : Alexandre Yersin.

Comment vous est venue l’idée d’écrire Peste&Choléra ?
Pendant quatre ans j’ai arpenté différentes zones d’Asie pour Kampuchéa ; j’ai notamment assisté au procès des derniers Khmers Rouges. Les 200 pages de ce roman retracent la terrible histoire du colonialisme, depuis la découverte des temples d’Angkor par Henri Mouhot. J’ai écrit beaucoup de vies, et notamment celle d’Auguste Pavie, un autre explorateur, dans un chapitre de cette oeuvre. Or Pavie a échangé avec Yersin, qui apparaît donc déjà dans Kampuchéa. Puis j’ai eu envie de parler un peu plus de ce type curieux, bizarre, dont la vie était rocambolesque. Il représente le fil rouge de la petite troupe des Pasteuriens. À mes yeux, il a également une vie plus intéressante car il change souvent de perspective de vie mais c’est aussi celui qui a vécu le plus longtemps puisqu’il meurt à l’âge de 80 ans. C’est le dernier Pasteurien ; quand il décède, tous les autres sont déjà morts depuis plusieurs années.

Avez-vous étudié la microbiologie avant d’écrire ce livre ?
Non, je n’ai pas étudié la microbiologie ; au cours de mes études, je me suis intéressé à la microphysique ainsi qu’à la philosophie, plus précisément l’épistémologie des sciences exactes.

Pourquoi avoir choisi ce titre, "Peste et Choléra" ?
Pourquoi ai-je choisi ce titre ? Les livres précédents se finissent en « a », donc il m’en fallait un autre du même type. De plus il m’a permis le jeu de mots renvoyant à l’expression "choisir entre la peste et le choléra". Et puis en lisant l’oeuvre, on se rend compte qu’il s’agit encore une fois d’une confrontation entre la France et l’Allemagne : la découverte du bacille de la peste est une victoire de Yersin et celle du bacille du choléra une victoire de Koch, cette rivalité scientifique existe sur fond de tensions géopolitiques permanentes. Ce titre a donc différentes significations.

Pourquoi avoir commencé par la fin de la vie de votre personnage et pourquoi avoir raconté sa mort sans la glorifier et la rendre plus importante ?
Je n’ai pas réellement commencé par la fin puisque le roman s’ouvre trois ans avant la mort de Yersin. J’ai préféré mettre en valeur un moment très important d’abord pour le personnage car il ne reverra plus jamais la France, mais aussi pour le monde entier avec le début de la Seconde Guerre Mondiale. C’est un embrasement. Quant à sa mort, je ne pense pas qu’elle ait besoin d’être glorifiée car elle a été paisible, simple et belle ; il s’est éteint dans le pays qu’il voyait comme son paradis. Yersin est décédé en travaillant comme il aimait le faire, il étudiait les marées au bord de sa terrasse, et surtout il n’était pas malade et avait tout de même 80 ans. Il était le dernier des pionniers de l’Institut Pasteur.

Combien de temps vous a pris l’écriture de ce roman ?
Il y a plusieurs phases successives dans ce travail, qui est un métier, un savoir-faire ; disons que l’écriture elle-même ne s’effectue qu’à la toute fin et de manière assez rapide, ici deux mois. Ce qui prend le plus de temps, ce sont les recherches car je dois beaucoup voyager et souvent loin comme pour ce livre où j’ai dû aller en Asie à plusieurs reprises ou bien à l’Institut Pasteur pour les archives. Tout cela prend beaucoup de temps... mais, ensuite, je m’isole complètement du reste du monde pour écrire jour et nuit. Je n’ai pas de télévision, pas de journal, ni de visites de ma famille ou de mes amis.

Quelles impressions avez-vous eues en tenant dans vos mains les carnets de notes de Yersin ?
Ce n’est pas spécialement les carnets qui m’ont fait de l’effet mais plus les lettres auxquelles j’ai eu accès car elles étaient uniquement destinées à sa mère et sa sœur dont il était proche. Il leur racontait toute sa vie, en faisant même de l’humour avec des phrases comme « et maintenant lave-toi les mains afin de ne pas avoir la peste » à la fin de la lettre. Il prenait plaisir à raconter des horreurs à sa mère ! Pour moi, c’était comme rentrer dans l’intimité de Yersin. C’était émouvant car je lisais des choses que personne n’avait jamais lues. Ces lettres étaient strictement privées.

Dans votre roman vous faites référence à Cendrars et à son roman L’Or. Étiez-vous, vous aussi, passionné par votre personnage comme l’était Cendrars par Suter ?
Effectivement, la première fois que j’ai parlé de mon oeuvre, j’ai donné une conférence s’intitulant « Yersin et Suter » et liant ces deux personnages . Ceci dit, je me permets moins de liberté que Cendrars qui n’hésite pas à inventer certains détails concernant la vie de son protagoniste.

Quel passage du roman avez-vous préféré écrire ? Et pensez-vous avoir des points communs avec Yersin ?
J’ai préféré écrire les passages drôles, comme celui où il est question des poules. Scientifiquement, tout est juste, mais j’ai voulu traiter cet épisode comme si c’était du cirque. Sinon, j’aime bien le passage où il meurt, son premier départ également, ou la création de son domaine. Quant aux points communs...je ne pense pas être un génie scientifique comme Yersin l’était... mais je partage les mêmes valeurs, comme l’honnêteté, et j’ai également une forme de curiosité semblable à la sienne et une solitude dont j’ai besoin pour écrire.

Patrick Deville au lycée Valin

Patrick Deville est l’auteur d’une série de romans qui fonctionnent comme les différents chapitres d’une même oeuvre consacrée à une même période, qui va de 1860 à nos jours : Pura Vida, Equatoria, Kampuchéa, et Peste et Choléra. L’unité d’ensemble est perceptible dans les titres qui se terminent tous par la même voyelle ouverte, y compris le prochain, qui paraîtra en septembre : Viva. Le romancier est venu au lycée Valin le vendredi 14 avril 2014 pour parler de Peste et choléra avec les lycéens des premières S2 et S3.

Le choix du personnage principal, Alexandre Yersin

Dans le cadre de recherches pour deux de ses précédentes oeuvres, il s’intéressa à l’Ecole navale de Brest, aux hommes qui y passèrent, et notamment à Calmette. Et c’est ainsi qu’en suivant la piste de ce dernier, il découvrit Yersin. Il poursuivit sa quête d’informations sur "la bande à Pasteur", qui le passionna.
Ensuite Deville décida de se concentrer sur la vie de ce génie scientifique parce qu’elle est très romanesque, une véritable aubaine pour un romancier, et parce qu’il vécut très longtemps, par rapport aux autres Pasteuriens. L’écrivain reconnaît qu’il est tout de même difficile d’écrire sur un héros positif qui génère beaucoup d’empathie, cela constitue un danger. Le romancier juge que Yersin est un homme respectable, dont la simplicité, la probité, l’amour des beaux paysages et le goût pour la beauté naturelle l’ont touché. Il souligne également la curiosité du personnage, qui fait de lui le dernier encyclopédiste.

Peste et choléra : méthode de travail et composition du roman

Pour commencer, il effectua de longues recherches, qui comprennent de nombreuses lectures, dont les deux biographies de Yersin, des déplacements sur le terrain, en Asie pendant quatre ans, en Allemagne ou en Suisse, et la consultation des archives de l’Institut Pasteur à Paris, où il bénéficia de l’aide d’un conseiller scientifique. Il fut très sensible à la correspondance de Yersin avec sa mère, sa soeur ou Calmette, qui étaient conservées dans cet endroit prestigieux. Il eut l’impression d’entrer dans l’intimité du savant. Puis vint le temps de la construction de l’oeuvre où il rassembla toutes ses idées et chercha une organisation. L’écriture fut l’étape finale, très "brutale", pendant un peu plus de deux mois.
Certains choix résultent de problèmes techniques à résoudre, d’autres de stratégies personnelles. Parmi ces dernières, on peut noter l’écriture de brefs chapitres : l’écrivain ne veut pas s’ennuyer, et ainsi "utilise tous les genres littéraires".
On peut aussi souligner le bouleversement de la chronologie.Deville décida de commencer par l’embarquement de Yersin : son dernier vol en 1940 pour se rendre de Paris à Nha Trang, car cette date lui paraissait symbolique et idéale d’un point de vue dramaturgique - c’est un monde qui s’effondre - et son premier départ pour l’Asie quand il avait 25 ans. Les voyages par voie aérienne et par voie maritime à 50 ans d’intervalle sont évoqués en alternance jusqu’à l’arrivée. C’est cette réflexion sur l’organisation de l’oeuvre qui constitue l’invention, rien d’autre ne relève de la fiction, selon le romancier. Ce choix permet en outre d’échapper à la routine de la vie ordinaire, toujours chronologique.
Il a aussi introduit un "fantôme du futur" dans ce roman, un personnage à part entière, qui vit en 2012 et suit la piste de Yersin, mais qui peut revenir en arrière,"par la magie de la littérature", en tant que spectateur, dans les années où a vécu l’inventeur du bacille de la peste. Il fait ainsi le lien entre le passé et le présent. C’est pour des "raisons techniques" qu’il est là. Dans ses précédentes oeuvres, Deville recourait à un narrateur qui s’exprimait à la première personne, mais dans Peste et choléra, il voulait donner l’exclusivité du "je" à Yersin puisqu’il souhaitait citer de larges extraits de sa correspondance, et dut donc renoncer au narrateur sous peine d’engendrer la confusion dans l’esprit du lecteur. Il le remplaça par un personnage qui est en quelque sorte son double : le "fantôme du futur" qui erre dans la vie de Yersin tel un "ange gardien", mais qui peut se recueillir sur sa tombe en 2012.

Quelques considérations plus générales.

Il a défini son oeuvre comme un roman sans fiction, expression paradoxale qu’il a été incité à expliquer. Il a rappelé la définition qu’en avait donnée Claude Simon trente ans plus tôt à partir des points communs qu’on pouvait trouver entre La Princesse de Clèves et L’Etranger : un personnage fictif dans un cadre fictif. Mais il juge cette définition dépassée ; il estime qu’on n’arrive pas à définir le roman positivement, mais qu’on le cerne uniquement en disant ce qu’il n’est pas. La série d’oeuvres que Deville a écrites mêle le récit historique, le reportage, la biographie, voire l’autobiographie pour les récits à la première personne. Il n’invente pas les faits ni les personnages, mais il compose et c’est cette écriture qui justifie l’appellation de "roman" ; il n’a pas d’autres mots pour désigner son entreprise.
Il a par ailleurs rappelé les trois types de lecteur qu’a définis Gérard Genette, un critique littéraire : le lecteur idéal, pour lequel on écrit, le lecteur virtuel, par exemple un confrère dont on adopte le point de vue pour se relire et se demander ce qu’il en penserait, et le lecteur réel, celui qui lit l’oeuvre. La relecture est de toute évidence un moment clé. Et il a insisté sur le fait qu’un bon auteur est d’abord un bon lecteur. Deville pense qu’on n’écrit pas pour soi et précise que lui-même ne sait pas pour qui il écrit ; mais que "c’est de l’ordre du don".


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