Guy Régis Junior : le souffle d’Haïti

vendredi 23 février 2018
par  Ingrid GHILARDINI

A l’occasion de la résidence de Guy Régis Junior, un romancier, dramaturge et metteur en scène haïtien, au Centre Intermondes de La Rochelle, les élèves de première littéraire spécialité théâtre ont eu la chance de le rencontrer et de l’interviewer au CDI du lycée Valin le 5 février 2018. Cet échange a été organisé par l’association LEAR, soutenue par l’établissement et la région Nouvelle-Aquitaine. Les élèves ont interrogé l’artiste sur son parcours, ses écrits, sa vie et son pays.

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Guy Régis, nous savons que votre parcours a été assez tumultueux : pouvez-vous nous expliquer comment vous avez fait pour être ce que vous êtes aujourd’hui ?
C’est long (rire). Tout d’abord je suis né à Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. C’est une ville qui compte énormément d’habitants, plus de deux millions. Cette ville est une vraie folie, il y a beaucoup de bruit. Mais à 3 ans mon père m’a placé avec mon frère en Artibonite, chez ma grand-mère, jusqu’à mes 6 ans. Puis, je suis retourné à Port-au-Prince chez ma mère, et j’ y ai vécu mon enfance. J’ai toujours aimé l’école ; pourquoi, je ne l’ai jamais vraiment su. Ma première école était publique, elle était très stricte. Mais bon, c’était un grand capharnaüm, il y avait beaucoup de bagarres et même les professeurs battaient les enfants. Je les aimais bien, les professeurs. Ma seconde école, Dominique Savio, était catholique. C’est là que j’ai été attiré par le français. J’ai même appris par cœur le dictionnaire français car il fallait que je m’approprie cette langue. Avec des camarades, nous avons créé un petit club qu’on appelait le « groupe Art », pour parler français, et souvent on me demandait d’écrire des poèmes pour les autres quand ils avaient une amoureuse, j’étais en quelque sorte le petit poète de l’école. Je faisais des acrostiches. Pendant les grandes vacances, comme on s’ennuyait et qu’on n’avait rien à faire, on allait dans l’école qui était fermée, et on lisait des textes qu’on avait faits. On était plus disciplinés que les adultes. On ne s’autorisait à parler que le français parce qu’il faut savoir que le français est une langue scolaire. On parle créole à la maison. Et je me suis inscrit à l’Institut français où je pouvais assister à des conférences de grands auteurs et ça m’a passionné. C’était une chance pour un petit quartier. On pouvait inventer des choses, créer des choses dont on était fier. Moi, je suis fier quand j’ai fini d’écrire...parce que l’écrit, ça reste. Dans un pays avec beaucoup de manque, j’ai trouvé un endroit. Et puis, la première fois que je suis allé à la grande bibliothèque, j’ai été soufflé devant tous ces écrits, ça a été une révélation pour moi !

Quelles études avez-vous suivies ?
J’ai tout d’abord mené des études d’anthropologie, car l’origine de l’Humanité est pour moi un sujet intrigant. Cela m’a passionné. J’ai ensuite entrepris des études de psychologie : savoir comment fonctionne le cerveau de l’Homme fut quelque chose de très intéressant pour aborder le théâtre. J’ai tout appris en autodidacte et si j’ai plongé dans le milieu culturel, c’est grâce au métier d’éclairagiste que j’ai exercé pendant 8 ans. Ce fut comme une formation au théâtre, les salles et les lumières n’avaient plus de secret pour moi. J’ai commencé à écrire et j’ai envoyé mes textes à une maison d’édition, par la poste.

De quelle manière avez-vous vécu le séisme de 2010 ?
Je n’étais pas au courant pour le séisme à Haïti car lors de la catastrophe, j’étais au Burkina Faso. J’y étais en résidence, car vous savez qu’en tant qu’artiste, je passe 4 à 6 mois hors de mon pays. Tout le monde me regardait étrangement sans que je sache pourquoi. On m’a conseillé de consulter les actualités de Haïti et quand j’ai vu que le grand palais était détruit, j’ai compris. Il y a eu plus de 200 000 morts, tout le monde a perdu quelqu’un, j’ai perdu un cousin dans le séisme. Tout était détruit, la ville, l’aéroport, je ne pouvais même y retourner. J’ai attendu deux longues journées avant d’avoir des nouvelles de ma famille. C’était compliqué d’y aller. J’ai pu m’y rendre un mois plus tard et enfin retrouver les miens ; ma fille de 10 ans a vécu des choses fortes, elle m’a dit qu’elle avait dû marcher au milieu des cadavres… J’ai rassemblé des sous, des tentes pour le milieu artistique... aujourd’hui encore le sinistre est présent à Haïti, les gens vivent au milieu des ruines. Ça reste dans nos mémoires. On n’oublie pas. Le gouvernement n’a pas été responsable, beaucoup de dégâts auraient pu être évités si les architectes avaient pris en compte le fait que nous étions sur une faille, et ils le savaient. On passe notre temps à nommer des gens incompétents...

Que pensent les Haïtiens des Français ?
J’ai grandi avec cette phrase qu’on apprend à l’école : « Il nous faut la peau d’un Blanc pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume. ».(rires) Dessalines déteste les Blancs français, et confie la rédaction de l’Acte d’indépendance à celui qui a prononcé ces paroles. Tout cela remonte donc à la guerre d’indépendance et au combat contre Napoléon, et à la victoire des Haïtiens sur la plus grande armée du monde. Haine et violence trouvent là leurs racines. Sinon, aujourd’hui, nous partageons la même langue. Et nous respectons les intellectuels français. Et nous aimons bien les Français parce que, comme nous, ils parlent beaucoup ... pour rien ! (rire) Et puis, on envoie les enfants faire des études en France. Il existe une certaine attirance. Il faut juste connaître notre histoire, et l’étrangeté des rapports qu’on a avec le monde. Mais, personnellement, j’ai de très bons rapports avec les Français, heureusement !

Pourquoi la femme est-elle si présente dans vos textes ?

J’ai été moi-même élevé par plusieurs femmes, et pas seulement ma mère. Et le fait d’avoir été élevé de cette manière me rapproche de l’univers féminin. Je trouve évident de parler beaucoup de la femme, car en général on ne parle que des hommes et je ne comprends pas, car il y a plus de femmes sur terre que d’hommes. Je ne comprends pas pourquoi les hommes sont toujours plus mis en avant que les femmes. Pourquoi est-ce toujours le roi le plus important et jamais la reine ? J’ai beaucoup été influencé par ma mère qui était toujours présente pour moi, elle remplaçait le père que je n’ai pas connu. Mon père a été absent durant toute ma vie, je ne l’ai vu que peu de fois. De plus, je trouve les femmes très intéressantes et j’aime les mettre en valeur dans mes textes.

Pourquoi écrivez-vous plus de pièces de théâtre, que de romans, et surtout pourquoi autant de tirades et de monologues dans vos pièces ?

J’écris aussi des fictions mais j’affectionne le théâtre particulièrement parce que c’est un art collectif qui réunit tout le monde, alors que l’écriture de fiction, c’est chacun dans son coin. Dans le théâtre, on prend le temps de créer ses personnages, ils prennent vie. Alors que mes romans, ils sont pour moi. Je prends le temps, chez moi, de travailler à des heures régulières. Je me donne un objectif dans une journée, comme 6000 mots. Mais je considère aussi l’écriture comme un jeu. Il faut oser, éclater les frontières. Par exemple, dans Moi, fardeau inhérent , j’ai séparé les phrases par des slashs pour m’amuser. Ça marquait ma respiration. Quant aux tirades, j’ai beaucoup de choses à dire, c’est une façon d’écrire...je favorise les monologues car pour moi le théâtre est le lieu de la parole plus que de l’échange. La prise de parole est très importante, j’ai toujours besoin que le personnage fasse sa déclaration à un moment donné. Le souffle est aussi essentiel. Mais, quoi qu’il en soit, j’exorcise ainsi les choses dures, et tout ce qui est beau, je le transcris aussi par l’écriture !

Propos recueillis par Jade B, Lola, Lilou, Julia, Gaïa, Nolwène, Jade L, Gaëlle, Chloé, Olivia, Edith, Johanna, Aby, Anna.
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