Des mots plus forts que la vie

L’odyssée d’un écrivain contemporain
vendredi 1er mars 2013
par  Ingrid GHILARDINI

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Le gamin binoclard est devenu un auteur reconnu qui a traversé l’enfer de la prison et a choisi de nourrir ses oeuvres d’une vie qui ressemble à un roman.

C’est donc une rencontre intense avec l’écrivain René Frégni qui a eu lieu dans le CDI du lycée Valin, recomposé pour favoriser l’échange avec la classe de seconde 10, jeudi 7 février. Ayant lu deux de ses romans, Où se perdent les hommes et Tu tomberas avec la nuit, les élèves ont posé toutes les questions qu’ils avaient préparées au romancier assis sur une table, face à eux.

Depuis quel âge écrivez- vous ? J’écris depuis l’âge de dix-neuf ans, où j’ai découvert la prison. A même pas vingt ans, je faisais le tour du monde, je passais mon temps sur la route, jusqu’au jour où, à Istanbul, je reçus une lettre de ma mère me recommandant de rentrer au plus vite pour faire mon service militaire. J’ai donc abandonné mon beau et long voyage, et je suis revenu, avec malheureusement deux mois de retard. J’étais considéré comme un déserteur et j’écopai de six mois de prison. Mais rassurez-vous, ce n’est pas une mauvaise chose : sans la prison, je ne serais pas devenu écrivain et je ne serais pas ici, en ce moment même, en train de vous raconter l’histoire de ma vie ! J’avais arrêté la lecture très tôt parce qu’à l’école, on se moquait de moi et de mes lunettes, alors je les avais jetées et je voyais tout dans un épais brouillard. Mais ma mère compensait cette distance en me lisant le soir des histoires telles que Le Comte de Monte-Cristo, et lorsque je sortais, c’était comme si je voyais le comte de Monte-Cristo, je l’imaginais, se baladant dans les rues de Marseille. Mais plus le temps passait, plus je grandissais en oubliant la lecture. J’ai arrêté l’école assez jeune et j’ai travaillé avec mon père, peintre en bâtiment, avant de prendre la route. Jusqu’à mes dix-neuf ans et à ce fameux jour où je me retrouvai en prison. Un curé venait nous apporter des livres. Je lui dis que je n’en voulais pas car je ne pouvais pas bien voir. Il est allé chercher une boîte avec des lunettes et j’en ai trouvé une paire qui grossissait tout ! Puis je rencontrai mon voisin de cellule, un professeur de philosophie, objecteur de conscience, fort sympathique qui me fit rattraper toutes les années d’études que j’avais perdues et qui me fit reprendre goût à la lecture. Cet homme était tellement intéressant que je lui parlais autant que je pouvais. J’ai toujours dit que la prison avait un côté obscur ; la plupart du temps, en prison, on rencontre des trafiquants, des assassins, mais rarement des philosophes ! Je peux dire que l’écriture est née en moi en prison grâce notamment à ce monsieur. Je me souviens que le premier roman que j’avais lu était Colline de Giono. Vous savez, en prison, tout vous échappe, vous ne ressentez plus rien, plus aucune odeur n’atteint vos narines, vous êtes seul, face aux murs, dans la noirceur de ce souterrain plein de condamnés. La lecture m’a en quelque sorte sauvé la vie. Lorsque je lisais, je partais dans un autre monde. Je ressentais à nouveau tout ce que j’avais perdu. Au fur et à mesure des lectures, mon cachot se remplissait d’odeurs et d’images incroyables. Puis j’ai commencé à écrire, je me souviens, sur un petit carnet, chaque soir avant neuf heures, avant que toutes les lumières ne s’éteignent. J’écrivais des poèmes à une femme imaginaire, et le plus incroyable est qu’à force de lui écrire j’en suis tombé amoureux !

Et maintenant, combien de temps consacrez-vous à l’écriture ? Cela dépend, il y a des livres qui sortent facilement, comme moi du ventre de ma mère ! Et il y en a qui restent dans le ventre très longtemps, ou qui ne sortent jamais. On peut toutefois dire qu’un écrivain travaille tout le temps car il s’inspire de tout ce qui l’entoure pour donner naissance à un livre. Si vous voulez, je fais comme les abeilles, je butine un peu partout et je fais miel de tout ! Il y a une phrase de Picasso qui résume bien cela ; alors qu’il venait juste de finir un tableau en cinq minutes, une personne lui dit : "- Vous avez mis cinq minutes à peindre un tableau qui vaudra des millions ! - Non, j’ai mis toute une vie et cinq minutes", répondit l’artiste !

Quand vous avez écrit Où se perdent les hommes, vous êtes-vous imaginé dans la peau de Bove ?
Pas vraiment. Bove est un détenu que j’ai réellement rencontré, dans un atelier d’écriture que j’animais. Quand il venait, il ne parlait pas, il était intimidé par tous les autres détenus, truands, braqueurs, tueurs...Lui, c’était un homme comme un autre, son crime était un crime de passion qui le dévorait de jour en jour. Toute la première partie du roman est donc vraie, je lui ai même apporté des tubes de peinture pour qu’il peigne sa femme sur les murs du cachot.Le reste du roman, je l’ai inventé. J’ai essayé de le faire évader avec mon stylo !

Auriez-vous été capable de le faire évader dans la réalité ? Nous sommes tous capables de prendre de tels risques pour une personne qui nous est chère. Après de longues années passées en prison auprès des détenus, nous nous attachons à eux, et l’envie de les faire évader est en quelque sorte présente mais impossible. C’est pour cela que j’anime des ateliers d’écriture, c’est un moyen de les faire évader, de les déconnecter du monde de la prison. Les mots ouvrent de nouveaux horizons.

Propos recueillis par Florian, Léo B., Loïs, Manon D., Dylan, Mathilde, Katiana, Emmanuel et Léo R, avec la collaboration de Romain, Valentin, Martial et Fabien.

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